Denis Roche, L’Art d’une manière,

Denis Roche

 

« Me voici dans la peau de celui qui doit écrire, écrire sur Denis Roche, la belle affaire, le bel enfer. »

 

Guillaume Geneste

Tout commence par là, ce courriel,

… à la réception du courriel, Axolotl, pour moi, c’était cet amphibien,  tête épatée, six sortes de cornes mouvantes, trois de chaque côté, l’encadrant,  enfin ce corps, filiforme, à jamais à venir, en devenir, l’axolotl ayant ce privilège, ne jamais muer, pas de risque ou si peu de s’affranchir de son état larvaire.

Je clique donc et bascule vers cet espace singulier. Un nom y résonne, perpétuel, Denis Roche. Il me faut avouer au plus vite ne pas être spécialiste de Denis Roche sans pour autant ignorer la place singulière qu’il a occupé, Denis Roche c’est avant tout une certaine idée de la mouvance artistique, renouvellement continu, nous ne relaterons pas ici l’œuvre multiple, protéiforme de Denis Roche, nous n’avons ni l’espace, ni les compétences, je me contente alors de  parcourir les pages, ponctuant le tout, ces cliques successifs, et commence à saisir l’enjeu, ce qui me paraissait être un simple tombeau numérique s’avère être bien plus vivant, c’est d’un prolongement qu’il s’agit celui de la revue Axolotl ; revue créée, dirigée par Denis Roche. Et forcément, cette curiosité qui point, je réponds, en demande plus à Bertrand Verdier.
 

Couverture de la revue Axolotl, 1996
Sommaire de la revue Axolotl, 1996

« La revue papier est née le 18 juillet 1995 (le lendemain de la lecture au festival d’Avignon de textes de Denis Roche par René Farabet) […] une grande partie de ma vie, privée comme publique, se dispense à (mieux) faire connaître les productions de Denis Roche (et leurs amonts et leurs portées, incidences, …). La mort de Denis le 2 septembre 2015 a entraîné, avec le soutien de Laure Limongi (voyez son Indociles), la réactivation de la revue Axolotl, mais sous forme numérique donc, qui a pris dans un premier temps l’aspect d’un groupe facebook.

Très vite les limites me sont apparues, imposant donc la création d’un site, balbutiant pendant 10 mois, temps nécessaire à mon apprentissage des premiers rudiments de la maîtrise des outils. Ont donc été mises en place diverses rubriques (appelées à s’étoffer), traitant de l’actualité (les expos, notamment) comme de productions plus anciennes (textes de Denis difficiles d’accès – comme le proposait déjà la version papier) ou proposant des choses récentes (de Jean-Marie Gleize, notamment). Évidemment, le site, comme la revue l’avait d’emblée eu pour objectif, accueillerait volontiers des textes inédits, de création ou de critique, sous ainsi l’étiquette continuée Axolotl. Tout en continuant à prétendre devenir une référence primordiale à propos notamment de la bibliographie de Denis. »

Bertrand Verdier



Denis Roche, un fil d’Ariane :

Tout ou presque a été résumé, cette entreprise périlleuse, vaste,  salutaire. Afin que persiste une image, à peu de chose stable, de Denis Roche, quelle ne soit happée, chapardée, il fallait ce lieu, ce site à la beauté émouvante, c’est que l’Axolotl numérique subsume non pas de ces hommages figés, fixés dans un marbre putride, il porte une mémoire, vivace et mouvante, transposant à merveille la visée Rochienne, ce Trans, mot latin signifiant l’autre côté, l’autre côté de quoi ?

… d’un web conjugué à l’ au-delà ?

La présence de Denis Roche, la persistance d’une trace numérique Rochienne est fondamentale, tant ce qui se tisse aujourd’hui dans le web, autour du web est marqué de son empreinte.

Et pour mieux saisir ce que nous nommerons, pour l’instant, l’enjeu Rochien, il nous faudrait rétropédaler, remonter, année 1978, date de parution de Notre antéfixe, œuvre marquant les débuts (officiels) de Denis Roche en photographie, « à cette époque, très peu de gens s’intéressent à la photographie en dehors des photographes eux-mêmes et de quelques cercles critiques. Les écrivains l’ignorent délibérément et c’est encore pire, si l’on peut dure, des sciences humaines, qui viennent pourtant d’investir tous les domaines de la pensée. Barthes ne publiera sa chambre claire qu’en 1980« 

Que dire désormais de la photographie, de son entremêlement avec l’écriture, nombre d’internautes, nombre d’écrivains n’ont peut-être pas conscience de perpétuer non pas un modèle, mais une sorte de fil, celui d’une conception singulière de la photographie, sorte de fil que dont poursuis, malgré nous, sans toujours en avoir conscience, la trame.

Aujourd’hui, la banalisation de la photographie, la démocratisation des moyens techniques aidant, l’avènement des outils numériques, des réseaux sociaux exigeant que toute publication se doit d’être jumelée à une illustration, des éléments qui ont porté la photographie au rang de réquisit. Ainsi l’assertion de Denis Roche, « J’écris, donc je photographie »,  inédite, novatrice, en son temps, est aujourd’hui une norme, une banalité, ou en d’autre mots, une manière.



Formation d’une manière

Gérard Dessons, professeur de littérature française à l’université Paris 8, n’a eu de cesse, au fil de ces ouvrages, de creuser le sillon de ce concept clé, la manière qui ne vise aucunement « les manières singulières » propres à chaque artiste, la manière serait plutôt ce qui « nomme indissociablement une forme et l’historicité d’une pratique », il s’agit de ces événements artistique, émergence d’une œuvre dont la « manière personnelle accède au statut de manière collective. » Prenant pour exemple la peinture, Gérard Dessons détaille sa notion, « la caractérisation d’une couleur peut se faire en référence à une matière (bleu cobalt), à un objet du monde (jaune citron), mais elle peut aussi référer à une manière : ce que montrent, dans les nuanciers, les dénominations « rouge Angelico », « brun Van Dyck », « vert Véronèse ». »

Deux termes, matière et manière :

Alors que Denis Roche adresse une série « de textes expérimentaux » qui lui paraissent « bien courts pour faire un livre » à Bernard Noël, éditeur chez Flammarion, ce dernier demande à Denis Roche « d’imaginer quelque chose qui pourrait en augmenter à la fois la matière et le volume« . Et cette matière, Denis Roche la puisera dans la photographie, une photographie dans laquelle, Denis Roche, voit « une manière d’enregistrer les gens que je croise et les lieux que je fréquente, c’est tout, et de dater les uns et les autres.« 

Et c’est bien cette manière singulière de manier la photographie et la mêler à la langue, « j’écris donc je photographie », aphorisme que l’on retrouve aujourd’hui au travers des travaux de François Bon, Tiers Livre, chez Pierre Ménard, Liminaires, ou encore dans les enquêtes du quotidien de Jérôme Denis, David Pontille et Didier Torny ce Scriptopolis.

Denis Roche disait de la photographie qu’elle ne pouvait être, hormis en de rares exceptions, « qu’un instrument répétitif, immédiat et quotidien, comme un journal a-littéraire, capteur, enregistreur. Archivant donc. » Sans restreindre la photographie à son seul versant numérique, j’oserai torde ce « a » précédant « littéraire », en faire pourquoi pas un @…



Axolotl @ poursuivre

Axolotl, l’aventure Rochienne, se poursuit donc, ce fil n’est pas rompu, il persiste, continue de se tisser tout au long des pages, cette adresse autour de laquelle s’articule encore et toujours ce qui unit Denis Roche et Francis Ponge, selon Jean-Marie Gleize « la véhémence critique, l’écriture action, la résistance à l’endoxal, au stéréotype, aux paroles gelées. » Une évocation du but Rochien que l’on retrouve, intégrale, sur ce site, condensée peut-être dans cette entreprise de désagrégation du fameux article, cette étude que Claude Lévi-Strauss et Roman Jakobson avaient consacrée aux Chats de Baudelaire.

… un chemin, tracé qui s’escarpe, auquel nous devrions tous contribuer, sans se laisser happer par ce Roche, massif, qui nous surplombe, car tous, au sein de l’Axolotl nous sommes « larves d’amblystome possédant la faculté de se reproduire sans passer par le stade adulte« .

 

 

Ahmed Slama

Bibliographie :

Gérard Dessons, L’art et la manière, Honoré Champion, 2004.

Gérard Dessons, Benveniste l’invention du discours, In Press, 2006.

Laure Limongi, Indocciles, Editions Léo Scheer, 2012.

Luigi Magno (Dir), Jean-Marie Gleize (préface), Denis Roche : l’un écrit l’autre photographie, ENS Editions, 2007.

Bernard Plossu, Christophe Bailly, Jérôme Geneste, Denis Roche, Éditions Filigranes, 2016

Denis Roche, La photographie est interminable, entretiens avec Gilles Mora, Seuil, 2007

 

 

Article by Ahmed Slama