Fès est une drogue ? Pas de quoi halluciner,

Fès
crédits photo : atlasinfo.fr

C’est un texte assez particulier, trois nouvelles, un territoire, Fès, une autrice marocaine, Naima Lahbil Tagemouati, trois point de vue sur Fès, cette ville singulière.

 

 

Naima Lahbil Tagemouti, Fès est une drogue, 88.p, à trouver ici 

 

 

 

 

Il y a de ces histoires, divertissantes et c’est déjà beaucoup, ce Fès est une drogue, dont le titre (et le texte éponyme) est une référence (parfois trop appuyée, nous le verrons) au journal d’Anïs Nin. Fès est une drogue subsume en ces pages trois histoires avec toujours pour motif cette ville, Fès, mais ici pas vraiment de carte postale, hormis quelques écarts ici ou là, mais il faut bien donner à voir au lecteur, ce dépaysement, ça passe aussi par ces mots, ces sonorités, en effet, on va en retrouver de ces transcriptions, alphabet, latin de mots arabes, histoire de mieux nous immerger dans ce Fès est une drogue qui, comme nombre d’œuvres de, ce qu’on nous allons nommer avec beaucoup de précautions, la littérature maghrébine d’expression française, correspond aux schèmes du roman balzacien, histoire bien linéaire, chronologie avec quelques exceptions tout de même,

 

Le quotidien, le marocain,

 

… et la première d’histoire, titre : la Ruine, et on suit au travers d’un Fès quotidien, un professeur de Collège, Youssef, la vie marocaine, sa banalité de s’esquisser, d’abord le logement, il vit encore, comme on dit chez ses parents, et ils ont même pour colocataires un couple que l’on ne verra « partis pour la Mecque » bref. Le Youssef il est marié aussi, une certaine Kawtar. Et de s’esquisser aussi la condition des marocains, il y a dans « La Ruine » ce parallèle avec l’incipit fameux de « Bel-Ami », ce calcul pécuniaire et permanent du personnage, tous ces stratagèmes qui s’égrènent, pour dépenser bien, dépenser mieux,

 

« Il se plaque contre le mur pour laisser passer un âne chargé de bottes de navet aux pousses brillantes. Il palpe – dépité – l’unique billet de 50 dirhams dans sa poche et sent une bouffée de rage monter et lui brûler la poitrine. Il se frotte vigoureusement les cheveux et presse le pas vers le café R’cif. » Un billet que l’on retrouvera quelques pages plus tard, « Il monte dans le bus, salue le conducteur, met la main dans la poche pour acheter un ticket et renonce. Garder le billet de 50 dirhams intact sinon il va fondre avant midi. Il avait résisté aux navets si tendres, il n’allait pas faire la monnaie pour un ticket de bus ! »

 

… il y aussi cette histoire, celle d’une Ruine juste en face de la maison, le Youssef, il a grandi en la regardant cette ruine qu’on dit maudite, bon, là, il se dit le Youssef qu’en la déblayant cette ruine, peut-être que la maison parentale gagnera de la valeur, motif assez classique, métonymie peut-être d’un Fès qui croule sous la ruine, l’abandon et dont la vie, une vie meilleure émergerait, s’il obtenait quelques soins,

 

A côté de ça nous avons également ces descriptions toutes sensitives, alimentaires, que nous aurions aimé plus longues, dont nous vous faisons partager la saveur, ces fèves dont Youssef, raclait la peau avec l’ongle ou alors quand Fouad, son ami, le rejoint avec du thé « des olives noires et des morceaux de harcha enveloppés dans du papier qu’il dépose sur la table, près du journal. Il sort de sa poche des branches d’absinthe/chiba qu’il plonge dans deux verres remplis de thé. Youssef se réchauffe les mains au contact de la théière et se sert un grand morceau du gâteau. Les yeux fermés, il savoure le bruit de la semoule qui craque joyeusement sous les dents. Il pousse le tout avec une longue gorgée de thé. Est-ce cela le bonheur ? Ce goût sucré de la harcha mêlé au salé et à l’amertume des olives noires bien que maigrichonnes, au goût épicé du thé à l’absinthe/chiba. Est-ce cela, vivre ? Une somme de moments de plaisir ? Youssef rouvre les yeux, vaguement honteux de cette jouissance devant le regard amusé de Fouad. »

 

 

Le Motif de Nin

 

La nouvelle éponyme, Fès est une drogue donc, son personnage principal est une hypothèse, Nin au présent, Nin aujourd’hui, non pas l’Anaïs du journal (tient comme par hasard le personnage principal se nomme Anaïs et.. elle est autrice et… mariée à un écrivain américain). Anaïs, le personnage, contrairement à Nin, est dépressive à Fès. Elle enchaîne les cachetons es les vomissements. Nous avons droit à tout le panel, la cuvette des toilettes, le mal-être, le vomi,

… malgré l’aspect référentiel, celui au journal d’Anaïs Nin, ce qui pourrait expliquer la langue avec laquelle est tissée cette deuxième histoire, il est assez difficile de suivre une langue aussi… plate.  Alors on empile les phrases, les phases, dialogue, description, épistolaire. Le mal-être d’Anaïs digne d’un soap surtout ; peut-être était-ce là la volonté de Naima Lahbil-Tagemouati, ce parallélisme entre les malheurs de notre Anaïs à ceux de Yousssef,

Anaïs et son « mec » hésitent acheter une maison typique, authentiquement fassi, c’est là que s’esquisse, à nos yeux, l’aspect le plus intéressant du récit, ça serait cet oxymore entre la richesse d’un décor qui se déploie et la langue, sèche, qui le ait exister,

« Elle regarde la petite chambre autour d’elle, s’arrête sur le mur en zellige, sur le tapis beige qui aurait besoin d’un shampoing, la commode en bois peint avec des motifs oraux, puis revient à son courrier, soupire et reprend son texte. »

.. quant à nous, nous passons au dernier texte,

Ce mythe du retour,

Il existe dans les pays à forte émigration ce mythe, non pas de l’éternel retour (quoi que ?), mais plutôt du retour de l’enfant au pays, retour toujours angoissant pour l’enfant, il se doit être triomphant, c’est que la montagne de l’immigration doit accoucher d’un trésor…

C’est un peu ce motif que l’on va retracer au travers de la dernière histoire, Le retour du bâtard, qui clôt le recueil, c’est une écriture vive, nerveuse, des phrases ramassées, saccadées, réparties en des blocs de paragraphes, imprimant cette vitesse, nervosité du récit, le retour d’un certain M. à Fès, sa revanche sur cette ville, ces gens, et depuis son retour que l’on devine… triomphal, il a racheté le Riad ce lieu unique, si typique de Fès. Mais il y a cette concluions, on se débarrasse pas si aisément de son passé surtout lorsqu’on appartient aux classes inférieurs,

 

… au cours les trois histoires nous retrouvons toujours ce motif, le même, celle de l’acquisition d’une parcelle de Fès, cette relation, toujours renouvelée d’un personnage à un territoire avec trois angles, celui du fassi qui jamais n’a quitté cette terre, de « l’étrangère » Anaïs, et enfin de de l’émigré de retour en sa terre…

Ahmed Slama

 

 

 

Article by Ahmed Slama