L’anticipation d’une histoire littéraire,

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Les Classiques Connectés ouvrent le langage littéraire, poétique, à la langue numérique, faite de ces anglicismes de ces termes que l’on dit technique mais qui, progressifs, font partie de notre vocabulaire quotidien, Olivier Ertzscheid, se les approprie, les introduits au cœur de textes littéraires et poétiques canoniques.

 

 

OLivier Ertzscheid, Les Classiques Connectés, Publie.net, p. 4,99 € à trouver ici

 

 

 

 

 

 

A la lecture de la quatrième de couverture, enfin du synopsis, l’intérêt est aiguisé, « et si Baudelaire avait écrit un hymne aux algorithmes au lieu de son hymne à la beauté ? », une question pourtant, un Baudelaire à l’heure numérique, parlerait-on encore de Baudelaire ?

Cette question dissipée, on s’empresse de débuter la lecture de ces Classiques connectés,  ayant à l’esprit que l’auteur Olivier Ertzscheid, tient l’un des blogs les plus captivants de la toile, Affordance, où il s’est amusé à reproduire cette tradition aujourd’hui désuète malheureusement, tradition prisée des  rhétoriciens de toute plume ; écrire dans le style de…,  mais avec Ertzscheid nous ne sommes pas tout à fait dans le pastiche, tant ces textes épousent merveilleusement les contours langagiers des textes originaux.

Et sous l’impulsion de Publie.net, et plus particulièrement d’un certain Guillaume Vissac, sur lequel nous reviendrons longuement très prochainement, voici que ces pastiches du blog se trouvent retravaillés et enrichis d’une histoire.



Une dissipation de l’auteur,

… dès les premières pages s’esquisse une dystopie (à mes yeux tout du moins, l’utopie des uns étant la dystopie des autres) car « Le fantasme de la bibliothèque universelle de Borges est réalisé. Un programme d’intelligence artificielle mis au point conjointement par Google et Amazon a généré l’ensemble des livres pouvant être écrits. » Oui, nous sommes en l’an 4097, les GAFA et ce que l’on nomme aujourd’hui, la république des nombres, ont triomphé portant l’avènement de  Textotal IV « la totalité des textes, écrits ou restants à écrire y est stockées. » Le narrateur est un « ingénieur de littéraire de rang 1 » et a pour mission d’explorer ce Textotal avec pour mission de « sélectionner » des textes pour leur donner :

une « histoire »

un corps

un passé

un auteur

une existence

.. et donc ces Classiques Connectés ne sont  qu’une anthologie de textes poétiques dont le narrateur est « l’aucouvreur », « néologisme reposant sur les mots « auteur » et « découvreur ».

Une tradition littéraire depuis Mallaramé, Péguy, Valréy ou Proust, avait annoncé la mort de l’auteur, mort énoncée plus clairement par un certain  Roland Barthes près d’un demi-siècle plus tard, dans les Classiques Connectés, nous sommes au*delà, il y a une réelle dissipation  de l’auteur, les ingénieurs littéraires ayant pour objectif de créer l’auteur et l’histoire du texte, pourtant on nous précise que « les auteurs continuent bien d’exister », mais ces auteurs, « une fois leur texte écrit ils viennent en faire la recherche » dans le Textotal « pour qu’il leur soit crédité et retiré de la base de données. » Ainsi, même dans le cas des auteurs, assistons-nous à une préexistence du texte vis-à-vis de l’acte d’écriture même,


De ces amorces alléchantes,

… autant l’entrée en matière, esquissée plus haut est des plus aguicheuses, il y a cette attente, oui Textotal, comment ça fonctionne ? Ingénieur littéraire, son travail quotidien, ça consiste en quoi au juste ? Et puis ces questionnements esquissés, sur la préexistence de l’œuvre vis-à-vis de son acte d’écriture ?

Pas de réponse ou si peu, Les Classiques Connectés étant une sorte d’histoire littéraire anticipée, on y navigue, en remontant aux sources du web, depuis Tim-Berners Lee, jusqu’à l’an 2047, hypothèse d’une histoire littéraire, avec cette question qui tout de même nous taraude,

Les textes qu’a découvert notre « aucouvreur » sont ces calques que nous avons évoqués précédemment des calques parfaitement construits, on pourrait presque dire qu’ils sont l’œuvre d’un Patrick Rambaud ayant une maîtrise parfaite du vocabulaire 3.0, à l’image de ce  :

Que reste-t-il de nos données                                               Que reste-t-il de nos amours

Ce soir l’algo frappe à mon compte                                             Ce soir le vent qui frappe à ma porte

Me parle des amours mortes                                                      Me parle des amours mortes

Devant le mur qui clignote.                                                         Devant le feu qui s’ éteint

Ce soir l’algorithme monotone                                                   Ce soir c’est une chanson d’ automne

Prend les données qui frissonnent,                                             Dans la maison qui frissonne

Et je pense aux jours lointains                                                     Et je pense aux jours lointains

Que reste-t-il de nos profils                                                        Que reste-t-il de nos amours

Que reste-t-il de ces beaux jours                                                Que reste-t-il de ces beaux jours

Olivier Ertzscheid                                                                    Charles Trenet

Un exercice de haute voltige que réalise Olivier Ertzscheid pourtant la vingtaine de poésies passées, il y a une petite lassitude qui s’installe, malgré ces coupures, ô combien bienvenue, instaurée par une histoire littéraire (et histoire tout court) du web l’histoire d’auteurs dont, parfois,  nous devinons les traits.


L’éternel retour littéraire ou conditionnement ?

L’ensemble des textes constituant cette anthologies sont, comme nous l’avons évoqué, des calques, des claques auxquels l’on prête des auteurs, des histoires et des contextes, les contextualisations de ces textes sont très souvent savoureuses par ailleurs, mais il n’y a aucune invention de formes nouvelles, posant d’emblée cette question, l’écriture dont fait l’hypothèse Olivier ne serait donc qu’un retour en arrière, une simple transposition de mots, ainsi Olivier Ertzscheid ne partagerait pas avec Nietzsche cette seule particularité de disposer de quatre consonnes d’affilées, il y aurait chez Olivier, peut-être malgré lui, l’idée d’un éternel retour littéraire, ou alors est-ce un certain formatage des formes littéraires opéré par Google et Amazon ?

Une hypothèse qui ne dissiperait que légèrement cette impression que l’histoire littéraire imaginée, n’est qu’un prétexte à la présentation des pastiches, une mise en lumières de ces pastiches qui nous semble-t-il porte ombrage à cette magnifique histoire littéraire anticipée qui ne doit pourtant pas rebuter les lecteurs, tant la virtuosité encyclopédique d’Olivier Ertzscheid se fait jour, avec surtout un glossaire extrêmement bien fourni, même pour le plus grand néophyte numérique, les explications, subtilement accessibles et finement rédigées, accompagneront moelleusement toute lecture.

 

 

Ahmed Slama

Article by Ahmed Slama