Les enquêtes du quotidien

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C’est un site avec plus de six années d’existence, à nos yeux, un incontournable de la littérature numérique ; il s’agit, à l’aide d’une écriture fine, de nous sensibiliser au travers d’histoires, de rencontres, aux signes qui nous entourent…

Jérôme Denis, David Pointille, Didier Tony, Scriptopolis.fr, pages en constante évolution, à trouver ici 

 

Scriptopolis, un titre bien séduisant, il y a cet agencement entre scripta, l’écrit, la polis, la cité, la ville en somme, un indice, scriptopolis, serait l’écriture de la ville, pas tout à fait, car pour nous mettre dans le contexte, il y avait, dans l’ancien site de scriptopolis ce sous-titre ;

« petites enquêtes sur l’écrit et ses mondes », c’est ainsi que se dégage, avec plus de finesse, le travail de l’équipe qui compose ce site ; Jérôme Denis, David Pontille et Didier Torny, tous trois sociologues.

 

Poésie du quotidien

Scriptopolis.fr on pianote, barre url, série d’images, mosaïque de photos, qui s’affiche à l’écran, rangées par trois, déjà un premier élément qui frappe, cette redondance, illustrations qui nous présentent des langages divers (des écritures ici ou là, des signes également) sur supports divers (livres, plaques, pancartes…),

Un œil, même rapide, à ces illustrations et l’on se retrouve avec un ensemble de signes banals, de ceux qui forment notre quotidien, la rue, chez soi, un magasin, poésie des rues chantée par Jules Laforgue, on passe le curseur sur les carrés illustrés, et de s’afficher ; un titre, un fragment de texte, on clique,

 

Ces images que l’on déploie

Et l’on retrouve toujours cette mécanique, une photo prise du quotidien des trois compères (Jérôme Denis, David Pontille et Didier Torny), ces lieux, presque toujours urbains, navigation ubiquiste, on est à Londres, à Barcelone, à Bruxelles, Paris bien sûr,

Ce départ, toujours une indication spatio-temporelle (qui n’est pas sans rappeler Espèces d’espaces d’un certain Georges Perec), la répartition de l’espace typographique, assimilable à celui d’une carte postale singulière,

Tout donc part d’une image dans Scriptopolis que l’on va déployer, prenons ce texte qui pourrait faire figure de simple anecdote, daté de Juillet 2016, lieu ? Pontivy. On y voit de ces tableaux d’affichages, placards anciens, une de ces gares abandonnées, l’illustration nous donnant déjà le contexte d’énonciation, que va en quelque sorte embrasser le texte qui suit, s’esquisse une fusion, un liant entre sans frontière entre texte/image, niveau de signification poursuivi par le texte qui va en quelque sorte mettre en mouvement ces données déjà acquise, l’explicitant, « la gare est fermée depuis longtemps », le narrateur prend déjà comme un acquis le fait que nous sommes une gare, marquant la continuation de la signifiance, celle d’une gare, son état, qui par l’image ne nous est pas révélé, « les voies désormais inutiles soumises à la rouille », « le plafond du hall s’est effondré », et puis enfin vient ce « panneau des horaires de bus ici photographié », parachevant l’entremêlement sémantique entre l’image et le texte,

Et, au dernier paragraphe, se tisse ce questionnement, jusqu’à quel point cohabitent les deux réalités celle esquissées par les « écrits sur les sites web spécialisés » qui indiquent l’existence si ce n’est de la gare, mais des bus qui passeraient et pourtant, le panneau, cet « environnement immédiat » qui est loin de confirmer la venue des transports en commun, surgit la question de la rencontre de deux espaces (numérique et nous dirons par commodité « réel ») qui ne seraient que les deux faces d’une même feuille,

… et il y a également dans Scriptopolis ce recoupement, l’usage désormais banal de cette ponctuation (pas si) nouvelle (peut-être),  l’hyperlien, dans ce même billet, il nous est permit de cliquer sur l’expression « gares fantômes » (toute sous-lignée de rouge), d’être alors emporté vers le billet éponyme, à Saint-Saturnin-Les-Avignon, cette « gare fantôme » autre, un simple lien qui supposnt la superposition de plusieurs espaces…

 

Déployer les signes, déployer la société

Scriptopolis ne se contente pas de réfléchir sur les espaces, on l’aura compris, se sont surtout ces signes qui nous entourent qui sont l’objet des billets. Prenons l’exemple de celui-ci, publié en Octobre 2016, la photo ? Une simple pancarte, petit tableau noir commun que l’on peut retrouver dans n’importe quel restaurant, lyonnais ou avignonnais, à la craie ces quelques mots marqués :

 

 

Crédits photo : Scriptopolis.fr

 

et depuis ces inscriptions banales de s’instaurer une réflexion au sujet de l’écriture même qui s’ouvre sur :

« Les choses que l’on peut faire avec l’écrit sont sacrément impressionnantes. Et elles montrent à quel point ceux qui ont analysé l’écriture comme rien de plus qu’un moyen de représentation de la parole se sont trompés. Les guillemets en sont un bon exemple. Ces petites marques peuvent littéralement démultiplier les énonciateurs, et transformer n’importe qui en ventriloque sans le moindre entraînement. »

Il y a, dans Scriptopolis, ce regard aigu, ces questionnements à «articulation fine, ou très différenciée, pour échapper aux grosses notions dualistes  ». Le fait par exemple de se focaliser sur ces guillemets dénotent d’un souci, d’un questionnement rigoureux sur la langue (et le langage) avec cette conviction que « le langage n’est pas un produit a posteriori de la société, mais son principe même. »

Et c’est bien là tout l’intérêt de la démarche de Scriptopolis, c’est qu’en déployant les signes émis par différents énonciateurs, ce restaurateur par exemple, c’est un peu l’essence de nos sociétés que l’on dévoile.

… pour en revenir à notre écriteau, voici que le narrateur construit tout un questionnement au sujet des guillemets entourant le mot France,

« que conclure de la présence de guillemets autour de ce France qui suit les mots « origine viande » ? Il y a tellement de possibilités. Deux m’ont frappé tandis que j’attendais mon burger. L’usage de ces guillemets pourrait être un moyen d’assumer une définition élargie, voire floue, de ce qu’est la France. D’ajouter au mot France quelque chose comme « enfin presque », ou « au sens large », dont l’ambiguïté serait à notre charge. C’est une première option. Ces guillemets pourraient aussi mettre en avant la fragilité de la déclaration elle-même, montrant qu’il n’y a en réalité qu’une seule manière de répondre à la question d’où vient la viande que vous êtes sur le point de manger ? Et je dois dire que c’est exactement l’impression qu’ils m’ont faite : ils ont ajouté à ce que j’aurais pu considérer comme une information (le bœuf vient de France) l’arrière-goût d’une réponse appropriée. »

… réflexion fraîche, portée par cette écriture sobre, efficace dans le déploiement des signes du quotidien, une démarche qui vient consolider cette fulgurance de Beneveniste « la langue est l’interprétant de tous les autres systèmes, linguistiques et non linguistique« 

 

 

Ahmed Slama

Article by Ahmed Slama