L’invention d’un football d’auteur,

 

Auteur déjà de trois ouvrages chez Publie.net : « Hapax », « La crise » et « C’était », Joachim Séné, avec Équations Football, délivre là sa troisième passe littéraire, millimétrée, savamment pesée, un excellent recueil de trois textes qui brillent par leur singularité,

 

Joachim Séné, Équations football, D-Fiction, collection : French connection, 7,99 €, à trouver ici

Joachim Séné, un auteur que j’avais (trop) brièvement évoqué lors de ma visite de la maison[s]témoin, son texte m’en avait expulsé, évoquer Séné, c’est s’attaquer à un gros morceau du web, résumer l’ensemble de ses projets et autres activités, qu’il s’agisse de son site d’abord, de l’air nu également, bref cela reviendrait à lui consacrer une série d’articles , et nous raterions du coup notre objectif principal à savoir vous présenter, Équations Football, recueil de trois textes, dont l’écriture s’étale sur quatre ans ;

« entre le 8 juin et le 1er juillet 2012 : UEFA Euro 2012 Poland-Ukraine. « Équation Mondial », entre le 12 juin et le 12 juillet 2014 : FIFA World Cup Brasil. « Équation Euro », entre le 10 juin et le 10 juillet 2016 : UEFA Euro 2016 France.  »

Équations football, c’est chez D-Fictions, jeune maison d’édition numérique, emmenée par Caroline Hoctan. Équations football ça commence avec une préface, il est de bon ton, aujourd’hui,  de radoter au sujet de la futilité des préfaces, qu’apparemment on ne lit jamais. Pour certains ouvrages, ça serait peut-être justifié, sûrement pas pour Équations football, parce que l’on aurait bien tord de se priver de ces quelques pages qu’esquisse Benoît Vincent, membre éminent du Général Instin ; préface d’un écrivain « indifférent au football » dont il ne connaît « pas même les règles », la lecture de cette préface est pourtant capitale ne serait-ce que pour cette mise au point, particulièrement nécessaire en ces temps électoraux,  glissée en une note de bas de page ; « il faudrait toujours parler de démagogie quand souvent on dit populisme ». Et pourtant, il y a un point qui me fait tiquer à la lecture ;  « trois textes sur le foot qui nous font déraper longuement ailleurs. Qu’y a-t-il derrière la ligne ? Voilà ce que semble vouloir demander l’auteur. »

Pourquoi tiquer ? nous  y reviendrons,

 

 

Des variations footballistiques :

Au fil de ces trois textes, trois équations, il ne s’agit pas, à mon sens, en partant du football d’en sortir et d’en déployer les signes, d’interroger ces signes et voir ce qu’ils disent sur nous, notre société, nous sommes à la fois très proches et extrêmement loin de la pratique de la démythification qu’a pu opérer, en son temps, Roland Barthes dans ces Mythologies. Dans l’un des cours en ligne, je ne saurais en retrouver la référence, Bernard Stiegler martelait la nécessité de sortir de la déconstruction, celle en somme qu’avait porté la « pensée 68 ». Une sortie que réalise Joachim Séné avec brio, usant de cette langue « âpre, sèche, sobre, qui est la sienne » nous dit Benoît Vincent, on pourrait y adjoindre un qualificatif, à cette langue, la vivacité, c’est bien là l’élément déterminant de ces Équations Football ; le rythme, ce rythme si singulier mis en place depuis les toutes premières phrases qui permet… quoi ?

La répartition ternaire du recueil, succession de trois textes, Équations football, Équations Mondial et Équations Euro permet à Joachim Séné de poser d’abord le cadre, nous serions presque tentés de dire le terrain des expérimentations scripturo-foot-balistique, il s’agira non pas de décrire simplement les actions, mais leur mouvement, saisir l’ensemble des interactions possibles à l’intérieur du rectangle gazonné, et c’est bien là que le terme d’équations prend toute sa valeur, pour les oublieux des cours de maths, rappelons que l’équation est « en mathématique, une égalité contenant une ou plusieurs variables.» (Merci Wiki) Et ce sont bien toutes ces variables, toutes les possibilités présentes en chaque terrain, en chaque partie de football que tente de saisir Joachim Séné.

Lors d’une conférence organisée par le Festival In d’Avignon, à retrouver ici, Christian Schairetti, récusait tout la dramaturgie du football, les commentateurs usant et abusant de ce terme, car, nous explique Schiaretti, le football n’a rien du drame parce qu’il est incertain, contrairement à la pièce de théâtre qui est déjà écrite, et c’est bien ce qui se révèle avec Joachim Séné, sa manière d’aborder et d’approcher le football permet en quelque sorte de subsumer l’ensemble des possibles, « c’est la trajectoire imaginée avant la frappe, la courbe idéale rêvée qui trouvera son équation dans l’espace qui sépare des filets, qui sépare des autres pieds, qui sépare du point fixé pour être destination. » Ce sont bien les interstices, entre un élément et un autre que vise à croquer la langue de Joachim Séné, « le vide tout autour et glisser sur l’herbe qu’on préférerait caresser mais il faut attendre pour cela, il faut d’abord la deviner sous la semelle, l’agripper par les crampons, l’abîmer sans le vouloir. » Et puis au fil des phrases, le jeu footballistiquement littéraire lancé, tout s’épaissit, lentement, patiemment, tandis que se construisent divers rapports et combinaisons, ceux du souffle et du ballon, des joueurs et du gazon, du ciel et du sol, ce sont les figures de Gilles Deleuze et Baruch Spinoza qui émergent. Ce que tous deux nomment les rapports de compositions et de décompositions « … quand la balle en jeu envoie sa force contre le corps qui la réceptionne, le corps répond par une force inverse, une force de contrôle, amortir, frapper, détourner, rouler, arrêter, laisser ou même rater ce solide en mouvement géométrique. » Comment la balle, dans cet extrait, se compose avec le corps du joueur au moment où celui la contrôle, l’amortit ou la frappe, comment leur rapport se décompose quand la balle échappe au corps.

Une des questions décisives d’Équations Football est l’ubiquité scripturale, qui en exhale, saisie de toute ce qui se déroule sur le terrain et autour, avec l’irruption bien évidemment de la caméra dont la présence, tout au long du recueil ne cessera de peser sur l’ensemble du discours, s’immisçant dans la psyché même des acteurs du jeu footballistique « … il brandit le jaune, le rouge, et au besoin pose son nez sur celui du joueur récalcitrant, gros plan garanti à défaut d’effet. »

Dans le terrain et en dehors, un tout :

Les deux textes suivants, Équations Mondial et Équations Euro, recoupent chacune les deux dernières compétitions internationales continuité du texte précédent, mais fois-ci contextualisés, il ne s’agit plus de la neutralité du football évoquée dans sa généralité, celle du rectangle gazonné, des interactions entre les différents joueurs, durant un match international, celui des équipes nationales ce sont  » tous ces drapeaux : toutes ces frontières. Ce que transporte le football à travers le monde, ce sont des frontières, et le paradoxe porté par les Jeux Olympiques et la Coupe du monde n’en est pas un : il faudrait s’unir, faire la trêve, l’amitié entre les peuples, tout en hissant les drapeaux et en chantant les hymnes ? Aucun paradoxe, car ce qui est annoncé n’est pas ce qui est fait ; c’est la promotion des frontières, tous unis pour se battre, les spectateurs ont payé leurs places. « 

Et c’est peut-être là, l’une des réussites décisives des textes de Joachim Séné, partir du terrain et y rester, une immanence du terrain qui permet ensuite des glissements progressifs, ici ou là, esquissant ce tissu de relations, la question de la retransmission des matchs d’abord « c’est mal réalisé, toujours. Jean-Luc Godard a voulu filmer un match et prendre trois ou quatre mois pour le montage, mais cela ne s’est pas fait. Il faudrait que le Mondial soit comme ça, et prenne quatre ans de montage, avec tous ces matchs« , et cette réflexion sur la retransmission nous amène progressivement à une remise en question de tout le jeu, le texte connaît dès lors une désagrégation, les paragraphes se font d’abord plus courts, puis ce sont des phrases qui se succèdent, instaurant une verticalité, où tout se mêle et se mélange, ce que l’on pense être en dehors du terrain et ce que l’on se représente au dedans. Et par un autre versant, langagier et footballistique, voici que nous nous rapprochons de la pensée d’Émile Benveniste qui fait s’écrouler  « les vieilles antinomies du « moi » et de « l’autre », de l’individu et de la société.  » car oui,  dans Équations football c’est bien l’opposition entre le dedans et le dehors du stade du football qui tombe, « La rumeur des villes, il faudrait l’envoyer en écho dans les stades. La rumeur des salons, des pensées, transmise et amplifiée par haut-parleurs ou, mieux, dans des oreillettes que porteraient les joueurs. (…) Et alors fini les commentaires. On aurait des voix vraiment off, car absente du stade, les yeux ailleurs. »

Et c’est à partir de ce point-là, un peu comme ces toupies à deux trois couleurs distinctes et qui, une fois en mouvement, font émerger une couleur nouvelle et mouvante, les textes de Séné par leur rythme singulier, ce pouvoir d’évocation permanent qui permet L’abolition des lignes, des délimitations, des frontières en somme,

« … ce soir du 7-1, sur la télé en gros plan ces larmes, banales en foot à l’écran mais quelque chose de particulier à ce soir-là après cette certitude que le Brésil devait gagner cette année

jusqu’à faire dire à certains que les matchs étaient truqués

quelque chose ce soir-là

un flottement

sur Twitter, un flottement dans les flux de commentaires assurés

entre ce score qui exclut le pays organisateur de la Coupe

et

les bombardements sur Gaza »

… frontières dissipées, non pas géographiques, mais celles des représentations que l’on a d’un match de football, de son impact, de ce qu’il suscite et de ce qu’il voile des faits et des événements, il est un peu comme ce fait divers qui, nous dit Pierre Bourdieu, fait diversion…

Et nous pourrions ainsi continuer à graviter autour des trois textes, sans parvenir à les épuiser, comme lorsque Joachim Séné interroge la langue du commentaire footballistique, ces expressions à priori banales, telles que « les cages adverses « violées »…  » ou encore cette réflexion lumineuse sur le dribble, son histoire, sa portée politique, portée politique qui d’abord est immanente au terrain, et c’est bien là toute la force d’Équations football,

Ahmed Slama

Article by Ahmed Slama