Une ascension absurdement philosophique

Séry

Un univers particulier, ce Grand Escalier, narrateur condamné à errer, à gravir, sorte de Sisyphe moderne ces marches, ascension entrecoupée de repos, mais au bout quoi ? Pourquoi ? Cette absurdité, parler de notre monde à travers l’imaginaire…

Erwan Séry, Le Grand Escalier, Hypallage éditions, 56 p. Gratuit à trouver ici







 

 

Il est coupable, de quoi ? Lui-même l’ignore, tout débute par un simulacre de procès où il est condamné, de manière expéditive, à quoi ? au Grand escalier : « Cette sentence est sans appel et à effet immédiat» proclame le président d’un assez singulier tribunal. Ceci fait, le voilà emmené de force, de porte en porte, maltraité, balancé au pied « au pied d’un escalier intérieur, et quel escalier ! En ce temps-là, son aspect monumental, son décor somptueux, pour tout dire sa grandiose beauté dépassait l’entendement. Pavées de grandes dalles en marbre bleu fleuri, ses marches avaient la largeur d’une avenue (…) des fresques recouvraient les murs ainsi que la voûte en berceau, haute comme une nef d’église ; suspendus à intervalles réguliers, de gigantesques lustres, ruisselants de cristal, étincelaient de mille feux sous la flamme de leurs bougies ; et l’ensemble s’élevait, dans une féerie de couleur loi, très loin, à l’infini, là où les lignes se rejoignaient pour se fondre en un minuscule point lumineux.»

Le narrateur, dont nous ignorons le nom, lui-même semble l’avoir oublié, son nom, son histoire aussi. Un personnage condamné à une ascension forcée, une femme l’accompagne dans l’épreuve, une étrangère s’exprimant dans une langue inconnue de lui. Durant l’ascension continuelle, montée qui n’est pas sans nous rappeler, à certains égards, le Purgatoire Danstesque, mais point de guide, ici, dans le Grand escalier. Pas même de repentir, de quoi se repentir lorsque l’on ignore toute raison de la peine. Et par intermittence se dressent des rideaux qui recèlent des sortes d’aires de repos.  « Une marche où plusieurs coussins larges et soyeux formaient cercle autour d’un plateau en argent », espaces isolés, où les condamnés, se sustentent, recouvrent quelques forces,  jusqu’à ce qu’une voix, venue part, exhorte ces damnés à poursuivre, plus haut…

Épure langagière :

Et le parcours, la peine ascensionnelle, c’est dans une épure langagière que nous la conte Erwan Séry. Gilles Deleuze, dans Dialogues, disait du style, « c’est la propriété de ceux qui n’ont pas de style. » Une assertion qui se vérifie, ici, parmi les plis du Grand escalier, tant la langue de Séry semble, de prime abord, toute tissée de simplicité, pas de ronflement, ni de phrases minutieusement agencées. L’histoire se déploie dans une sorte de neutralité langagière. Une langue déployée, à la limite du didactique parfois. Le style d’Erwan Séry, nous passons au travers, il y a cette concision des descriptions permettant une totale immersion. Guidés que nous sommes par les mots de Séry, nous gravissons, accompagnés par ses deux personnages, les marches du Grand Escalier qui déroule sa monotonie suspendue par d’intermittentes variations qui ne font qu’accentuer la répétition du parcours.

Et dans ce Grand Escalier, tout avance par la description, enjeu principal de la narration, car c’est d’abord au travers de cet espace singulier que tout se joue, se noue surtout. Des description dont la minutie, la rigueur logique est poussée à son paroxysme, dans un monde résolument irrationnel, défiant toute loi physique, un monde ayant sa logique propre, en rien conforme au nôtre. Erwan Séry, au travers de son narrateur, tente d’appliquer tous les ressorts de notre monde à celui, si singulier du Grand Escalier. Toujours ce personnage qui tente de dénicher du rationnel, du rassurant. Mais non. Les lumières à titre d’exemple. Car oui, cet Escalier est constamment éclairé, à la bougie. « Cet éclairage qui fonctionnait sans l’intervention manifeste de l’homme, suivant un cycle proche du cycle naturel, avec alternance de la lumière et des ténèbres. C’était comme si une main invisible allumait les bougies, comme si une haleine imperceptible les soufflait à heures fixes, dans l’ensemble de l’escalier, l’espace d’une poignée de seconde. » A partir de cette incohérence, le personnage, rationnel va tenter de trouver une réponse. D’en esquisser l’amorce. « Je pensai à un subterfuge pour expliquer ce phénomène, comme un conduit d’air intégré au corps des bougies qui servirait à éteindre leur flamme, ou une am à la base des mèches qu’on aurait fait éclater à distance (…) mais ce qui se concevait pour les lustres (…) était démenti par le fait que les chandeliers en étaient dépourvus. » Mais non, cela ne tient pas, pas de logique, et cette incohérence hors de portée de tout raisonnement, la voici qu’elle se meut en obsession, « Or personne ne les allumait [les bougies] – je le garantis pour être resté éveillé jusqu’au matin – ».

Un procédé permettant d’annihiler tout doute chez le lecteur, non il ne s’agit pas d’un personnage en plein délire. non, nous avons bien affaire à un monde, hostile, disposant de sa logique propre, prompt à nous terrifier. Cette confrontation entre un personnage rationnel, confronté  à des phénomènes défiant tout entendement, ce rapport à l’espace aux espaces, de ce point de vue, nous pourrions opérer un rapprochement entre ce Grand Escalier et le génial La Maison des feuilles de Marc Z Danielewski (à lire dans la prodigieuse traduction de Christophe Claro.)

 

Incommunicabilité singulière ;

Et puis nous retrouvons, dans ce Grand Escalier, une incommunicabilité toute singulière, l’incommunicabilité liant les deux condamnés au Grand Escalier, le narrateur et cette « étrangère » qu’il surnommera Céleste. Il ne s’agit pas là simplement de deux être pratiquant deux langues différentes. Mais d’un parallélisme langagier. Les deux protagoniste échouant à construire un langage commun.

« ici, il me faut expliquer cette impossibilité, du moins tenter de le faire, tant l’irrationnel règne en cet univers. dès les premiers jours, nous nommâmes spontanément chacun à notre tour les objets de notre environnement, à charge pour nous d’en faire une traduction dans notre langue respective. J’attendais de cette méthode empirique qu’elle nous permette d’apprendre le langage de l’autre. Or, le jour suivant, il fallait tout reprendre à zéro. J’insiste, tout était à refaire et non oublier! car, en l’espèce, il semblait bien que nos mémoires fussent hors de cause. En fait, céleste ne s’exprimait plus dans la langue de la veille, et sans doute devait-il en être de même pour moi, bien que j’avais le sentiment – que dis-je, la certitude, sinon j’aurais été fou! – de parler toujours le même idiome.« 

A ce stade nous dépassons les simples incohérences « physiques » celles de l’escalier, monumental, sans fin, nous atteignons des considérations aux portées vertigineuses. Car, comme précisé, il ne s’agit pas là d’une amnésie mutuelle qui empêcherait l’instauration de codes communs, mais c’est plutôt un changement radical de langue qui s’opère dans l’être même des deux personnages. Ainsi la différence permanente, ce changement continuel de codes, produit de l’identique. Toujours ce stade, premier d’incommunicabilité, jamais le même certes, mais toujours une communication à construire, une communication en devenir. Avortée.

Dans Différence et répétitions, Gilles Deleuze donne une définition toute originale de l’apprentissage « il y a une familiarité pratique, innée ou acquise, avec des signes, qui fait de toute éducation quelque chose d’amoureux, mais aussi de mortel. Nous n’apprenons rien avec celui qui nous dit : fais comme moi. Nos seuls maîtres sont ceux qui nous disent « fais avec moi », et qui, au lieu de nous proposer des gestes à reproduire, surent émettre des signes à développer dans l’hétérogène. » C’est là où nous touchons peut-être au paroxysme de l’œuvre, de cet univers du Grand Escalier, les deux protagonistes, tant qu’ils tentent de de s’imiter mutuellement afin d’apprendre l’un de l’autre, de constituer des codes communs leur permettant de communiquer, ils se vautreront dans un échec permanent. Plus loin, dans le texte, c’est au moment où les deux se toucheront, tendresse et sensualité qui naîtra de leur intimité progressive, c’est au moment où ils feront l’un avec l’autre, cet acte d’amour, là résidera leur seul acte de communication. Et pour poursuivre sur la ligne Deleuzienne, « Apprendre, c’est bien constituer cet espace de la rencontre avec des signes, où les point remarquables se reprennent les uns dans les autres »

Le tour de force d’Erwan Séry réside là. Ce monde si singulier, d’un point de vue physique, d’un point cognitif, vis-à-vis du nôtre bien entendu, permet de recomposer une image plus vraisemblable de notre réalité. Décrire les ondulations du miroir nous aide à retrouver la forme réelle du reflet anamorphosé qu’il projette, celui de notre monde.

 

Ahmed Slama

Article by Ahmed Slama